L’ACFEB : 60 ans entre recherche et pastorale

Par Gérard BILLON, membre du CA de l’ACFEB et ancien directeur du SBEV

L’ACFEB (Association catholique française pour l’étude de la Bible) est née à la Pentecôte 1966. Les biblistes éprouvaient le besoin d’échanger sur l’exégèse. De leur côté, les évêques étaient soucieux de pastorale biblique. Recherche et pastorale seront les deux piliers de l’association naissante, la pastorale étant confiée dès 1970 au Service biblique Évangile et Vie (SBEV).

1. Avant l’ACFEB

En 1943, l’encyclique de Pie XII Divino afflante spiritu (1943) a donné un nouveau souffle à la recherche, à la traduction et à la lecture de la Bible. Elle reconnaissait la légimité d’une approche scientifique. Sans oublier le sens spirituel, les exégètes en exploraient le sens littéral (milieu d’origine historique, culturel et ecclésial). Les fidèles bénéficiaient de leurs travaux grâce à une pastorale naissante.

1.1. Le mouvement biblique

Depuis le début du vingtième siècle, un « mouvement biblique », fait de réflexion, d’étude et d’animation traversait l’Église catholique. Les initiatives sont modestes mais elles existent : cours, conférences, brochures, articles dans des revues de mouvements (Équipes enseignantes, Jeunesse Ouvrière Chrétienne). Retenons une association : la Ligue catholique de l’Évangile, fondée en 1891. Dans les années cinquante, elle publie des cahiers trimestriels sobrement appelés Évangile. Ils fournissent un peu de méthodologie et des introductions à la Bible auxquelles collaborent nombre de biblistes.

En septembre 1953, aux Missions Étrangères de Paris, a lieu un congrès sur l’apostolat biblique. Il en ressort que les prêtres sont peu formés et que l’apologétique alors en cours ne prépare pas les catholiques à intégrer les acquis de la recherche critique.

Quelle traduction lit-on ? Du côté protestant, à partir de l’hébreu et du grec, ce sont la Bible Segond (1910) ou la Version Synodale diffusées par les sociétés bibliques, réunies en 1947 dans l’Alliance biblique française (ABF). Du côté catholique, ce sont une version de la Vulgate latine (1902) ou bien celle, sur le grec et l’hébreu, du chanoine Crampon (1904). En 1951, le cardinal Liénard (Lille) fait diffuser une édition catholique de la Bible à partir de diverses traductions ; en trois ans, 150 000 exemplaires sont écoulés, indice d’une réelle demande. En 1956, sort, en un volume, ce qui deviendra la Bible de Jérusalem (en abrégé BJ), mise en chantier en 1945 par l’École biblique de Jérusalem. La traduction à partir des langues originales et le sytème d’annotation vont assurer son succès. En bénéficiera la Traduction œcuménique de la Bible (en abrégé TOB), élaborée de 1965 à 1975.

1.2. Les exégètes

Dans les années 50-60, les exégètes se retrouvaient pour approfondir la recherche dans des colloques ou sessions comme les Journées bibliques de Louvain. Existaient aussi des rencontres régionales autour de la faculté de théologie du lieu. Ces rencontres seront la base de l’ACFEB.

En sus de leur recherche, un certain nombre d’exégètes ont participé à la fois au chantier de la BJ et à celui de la TOB – ainsi qu’à des travaux avec le Centre national de pastorale liturgique (CNPL). D’autres, parfois les mêmes, avaient aussi, au sens noble du terme, le sens de la « vulgarisation » par des cours, des conférences, des formations, des ouvrages. Elle s’appuyait surtout sur la méthode historique longtemps décriée et désormais reconnue. Mais les résultats sont lents et, à l’aube des années 60, on doit reconnaître un manque de culture biblique chez les catholiques.

Après un essai en 1959, c’est en 1965 qu’une association prend forme, à l’initiative de Mgr Ferrand, archevêque de Tours, et du P. Pierre Grelot. À la Pentecôte 1966, au Séminaire d’Issy-les-Moulineaux, sont votés la charte de fondation et les statuts. L’ACFEB (association loi 1901) définit son activité comme « scientifique, théologique et pastorale ». Nous sommes dans le sillage de la constitution Dei Verbum de Vatican II.

2. L’ACFEB et l’Église

Quels sont les profils des biblistes qui ont créé l’ACFEB ? Ils ont entre 40 et 55 ans, prêtres pour la plupart, universitaires ou professeurs de séminaire. Pour exemple, voici les membres du premier bureau : Henri Cazelles (1912-2009), sulpicien, est professeur d’Ancien Testament à l’Institut catholique de Paris (ICP) ; Xavier Léon-Dufour (1912-2007), jésuite, enseigne la théologie au scolasticat de Fourvière à Lyon ; Pierre Grelot (1917-2009), prêtre de Tours, enseigne à l’ICP ; Paul-Marie Guillaume (1929- …), prêtre d’Amiens, est professeur au séminaire de Soissons ; André Ridouard (1925-2008), prêtre de Poitiers, enseigne au séminaire de Poitiers. Une des rares laïques est Annie Jaubert (1912-1980), du CNRS, assistante de H.-I. Marrou à la Sorbonne.

2.1. Qui est admis comme membre ?

La recherche scientifique est première, d’où une distinction posée en 1966 entre les « membres actifs » (en gros, les professionnels) et les « membres associés » (en gros, les autres), tous présentés par les groupes régionaux. L’admission des membres associés non chercheurs ou enseignants a été discutée à l’Assemblée générale de 2007 (Strasbourg). En 2021, elle a été effacée et on ne parle plus – outre les « émérites » – que de membres « adhérents ». Ils sont définis ainsi : « des chercheurs, des enseignants, des étudiants et tous ceux qui s’intéressent à la Bible ». Aujourd’hui, l’assocation compte près de 300 adhérents (ils étaient environ 230 en 1966 et 320 en 2006). En 1966, il y avait surtout des prêtres. En 2026, ceux-ci en forment encore plus de la moitié ; parmi les laïcs, il y a environ 80 femmes. Les enseignants restent en nombre. Selon une enquête réalisée en 2008 par Pierre Lassave, sur 323 membres (actifs et associés), 89% ont un statut religieux (65% ont plus de 65 ans et 93% sont de sexe masculin) ; 15% ont un statut laïc (52% ont plus de 65 ans et 57% sont de sexe féminin). Les moins de 50 ans sont 8% ; de 50 à 65 ans : 34% ; de 66 à 75 ans : 31% ; plus de 75 ans : 27%.

Un bulletin de liaison annuel, donnant des nouvelles des régions ou les publications des membres, assuré de 1970 à 2018, est remplacé aujourd’hui par un site web créé dès 2006 et renouvelé en 2024 : https://acfeb.org/

De la charte de fondation et des statuts de 1966 on peut retenir cinq composantes : une dimension oecuménique, le service du mouvement biblique, le lien avec l’épiscopat, l’étude scientifique de La Bible, concentrée dans les congrès, et le lien avec d’autres associations du même type.

2.2. La dimension œcuménique

La dimension œcuménique est inscrite dans la charte de l’ACFEB. Le pasteur Maurice Carrez (1922-2002) fut l’un des premiers membres actifs. En 1966, l’association affirme vouloir travailler « dans l’esprit défini par la Constitution conciliaire Dei Verbum (1965) », référence complétée en 1977 : « … et par le Décret sur l’œcuménisme Unitatis Redintegratio (1964) ». Le fondement de l’association n’est donc pas d’abord juridique, mais théologique : la Parole de Dieu est la source commune de la foi chrétienne. La TOB, à laquelle de nombreux membres ont contribué, en demeure un signe fort, confirmé au fil de ses révisions. La question du « C » d’ACFEB — « catholique » ou « chrétien » — semble réglée depuis l’Assemblée générale de 2014 : l’adjectif « catholique » a été conservé, sans esprit partisan, notamment pour des raisons juridiques et fiscales. La création de la BOSEB, la présence d’un consulteur « œcuménisme » au CA, ainsi que les liens entre le SBEV, la FPF (Fédération protestante de France) et l’ABF, témoignent de cette ouverture. Chaque congrès comprend d’ailleurs une célébration œcuménique.

2.3. La dimension pastorale et le SBEV

Avant d’aborder la recherche, composante fondamentale de l’ACFEB, il faut évoquer ce qui est, à l’origine, le deuxième pilier de l’association : la participation au « mouvement biblique », expression aujourd’hui moins utilisée. Il désigne tout ce qui favorise une lecture éclairée de la Bible. En ce sens, la recherche scientifique elle-même peut être dite pastorale, puisqu’elle aide à mieux lire les Écritures. Les exégètes l’affirmaient en 1966 : leurs travaux nourrissaient la catéchèse, la liturgie et l’animation biblique. La catéchèse et la liturgie disposaient de leurs propres instances, le Centre national de l’enseignement religieux (CNER) et le Centre national de pastorale liturgique (CNPL). Pour l’animation biblique, ce rôle revint au SBEV, tandis que l’ACFEB se concentrait sur la recherche.

En 1970, c’est en effet à la demande de l’ACFEB et de l’épiscopat que la modeste Ligue catholique de l’Évangile s’est dissoute pour renaître sous le nom de SBEV. En résumé, le SBEV est le « bras pastoral » de l’ACFEB : sans lui, l’ACFEB est handicapée ; sans l’ACFEB, le SBEV perd son appui scientifique.

L’esprit œcuménique de l’ACFEB se retrouve, sous une autre forme, dans le SBEV, à travers ses liens avec le Service biblique de la FPF puis de l’ABF. Dès l’origine, le SBEV est membre de la Fédération biblique catholique (FBC), créée en 1969 dans le sillage de Dei Verbum à l’initiative du cardinal Augustin Bea, président du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens, afin de promouvoir la pastorale biblique.

Association indépendante dont l’ACFEB est membre de droit, le SBEV se veut destinée à tous ceux qui, sans être spécialistes, souhaitent aider à lire les Écritures ou être accompagnés dans cette lecture : chrétiens isolés, communautés, cercles bibliques, maisons d’édition, etc. Une revue est créée : les Cahiers Évangile (CE) dont Étienne Charpentier, le premier directeur, résumait ainsi la ligne éditoriale : « Sérieux de l’exégèse, facilité de lecture, souci d’aider à la rencontre personnelle avec Jésus Christ ».

Dans les années 1970-1980, la première grande réussite du SBEV est constituée par les fiches bibliques, utilisées par des centaines de groupes. Suivront les Dossiers de la Bible (100 numéros entre 1984 et 2003), des propositions de formations et d’animation, organisées parfois avec le service biblique de la FPF. En 2002 est créé le site bible-service.net, refondu en 2022 sous l’adresse https://sbev.bible/.

Les CE se répartissent entre numéros d’initiation et d’approfondissement. Ils portent sur un livre biblique ou un thème (la mort et la vie, l’Esprit saint, la royauté, la justice, la violence, la miséricorde, les animaux, le temps etc). Le format de 60 pages et la quasi-absence de notes imposent d’aller à l’essentiel. Les membres de l’ACFEB y ont largement contribué, comme ils l’avaient fait pour les fiches bibliques.

2.4. L’attention pastorale de l’ACFEB

Le SBEV, bien qu’indépendant, a toujours suivi l’évolution de l’exégèse et donc l’activité des congrès. C’est pourquoi, dans la suite du texte, nous accompagnerons telle aspect de la vie de l’ACFEB par un écho venu du SBEV.

Notons qu’au-delà de la recherche, comprise comme un service de l’intelligence des Écritures, l’ACFEB montre néanmoins une attention pastorale, limitée mais réelle. Ainsi, lors du congrès sur Les Actes des Apôtres (Angers, 2003), Carlos Meesters a présenté la lecture des Actes par les « communautés ecclésiales de base » au Brésil. Au congrès Comment la Bible saisit-elle l’histoire ? (Issy-les-Moulineaux, 2005), François Brossier a relu de manière critique les présentations d’Abraham et de l’Exode dans la catéchèse.

2.5. Le lien avec l’épiscopat

Créer un lien organique avec les évêques de France, qui le souhaitaient, revenait à reconnaître que l’étude scientifique de la Bible faisait partie de la mission pastorale de l’Église. Un évêque de la Commission doctrinale, autrefois Bureau d’études doctrinales, accompagne ainsi l’ACFEB et le SBEV.

Dans les débuts, retenons deux événements. Le premier concerne la polémique suscitée par l’ouvrage de Xavier Léon-Dufour, Résurrection et message pascal (1971), dont l’auteur avait esquissé le propos lors d’une conférence au premier congrès, en 1967. Pour le défendre, Pierre Grelot, alors secrétaire, s’est fortement engagé dans les échanges entre le Bureau doctrinal, l’ACFEB et le grand public. Un tel cas ne s’est pas reproduit.

Le second porte sur la réception du recueil catéchétique Pierres Vivantes en 1981 où le SBEV avait joué un grand rôle. Les livres bibliques étaient présentés non pas selon l’ordre canonique, mais selon l’ordre supposé de leur rédaction, selon une approche historico-critique classique. Ce choix fut vivement critiqué. Le CE n°35 a du l’expliquer.

Dans la vie de l’ACFEB, il est arrivé que le président du bureau interpelle l’évêque accompagnateur. En 1987, par exemple, Édouard Cothenet a alerté Mgr Pierre Eyt sur la visibilité médiatique d’un néo-fondamentalisme savant, notamment autour de Claude Tresmontant et Mathias Delcor. Un Document-Épiscopat, rédigé par Pierre Gibert, a suivi. Ces interventions restent rares, tout comme celles de l’évêque auprès de l’ACFEB. En 2024 toutefois, Mgr Jean-Luc Garin a fait part au CA d’une préoccupation concernant la pastorale biblique auprès des jeunes.

2.6. La vie de l’Église

L’ACFEB, comme association, n’a pas été directement sollicitée par l’épiscopat ; en revanche, le vivier de compétences qu’elle rassemble l’a été. En 1970, les évêques lancent une recherche sur les ministères. Le recueil Le ministère et les ministères selon le Nouveau Testament (1974) n’est pas une publication de l’ACFEB, mais plusieurs de ses membres y ont joué un rôle essentiel, en dialogue avec les théologiens. Plus récemment, en 2025, le même constat vaut pour le MOOC « Ouvrir la Bible », contre son instrumentalisation. Demandé par la Commission doctrinale à la suite des alertes du rapport de la CIASE, ou « rapport Sauvé », il a été élaboré non avec l’association elle-même, mais avec des biblistes qui en sont adhérents et qui participent aussi au SBEV.

Deux contributions du SBEV méritent aussi d’être mentionnées, bien qu’elles n’aient pas répondu à une demande explicite des évêques. Le CE n°159 a accompagné la démarche diakonia, dont il reprend le titre, qui a mobilisé l’Église catholique de France en 2013. Le CE n°201 (2022), intitulé « Déjouer les logiques abusives », s’inscrit quant à lui dans le prolongement du rapport de la CIASE. Il repose sur cette conviction : « les paroles entendues [les témoignages] changent notre manière de lire [la Bible] et de l’étudier, voire l’éclairent ». Cet exemple relève d’une approche encore peu développée en France : l’approche contextuelle.

Le SBEV a également produit plusieurs CE à visée pastorale, notamment sur les textes bibliques de la liturgie : évangiles, vigile pascale, funérailles, baptêmes.

3. L’ACFEB et la recherche

Les deux poumons de l’ACFEB sont les rencontres régionales et les congrès. Il existe sept groupes régionaux : Nord (Lille), Ile-de-France (Paris), Est (Strasbourg), Rhône-Alpes-Centre (Lyon), Méditerranée (Montpellier-Marseille), Sud-Ouest (Toulouse), Ouest (Angers). Chaque secrétaire est membre du CA de l’ACFEB. Hier comme aujourd’hui, les rencontres régionales et les congrès sont ouverts à tous les passionnés de la Bible, qu’ils soient adhérents ou non.

3.1. L’étude scientifique : les rencontres régionales

Chaque groupe organise les rencontres à sa guise sur des journées ou demi-journées ; elles portent sur le travail d’un membre, d’un doctorant, d’un invité. À titre d’exemple, en 2025, sur trois demi-journées, le groupe Nord est parti de travaux en cours : l’un sur la prédication dans les Actes des Apôtres, l’autre sur les académies juives après la chute du Temple, et le dernier sur le psaume 55. Fragiles, certains groupes peinent à se réunir. En cause, la diminution des adhérents, le faible renouvellement des biblistes et la multiplicité des services demandés à chacun au titre de sa compétence – ce qui est aussi l’une de raisons qui ont fait passer les congrès de 8 ou 9 demi-journées à 6 et demi – avec des conférences moins longues et une gestion du temps plus resserrée.

3.2. L’étude scientifique : les congrès

Les congrès ont lieu tous les deux ans et sont préparés par un groupe régional. Sans les recenser tous, on peut dégager plusieurs lignes de force, souvent entremêlées. Les congrès entièrement consacrés à l’Ancien Testament apparaissent assez tard : le judaïsme hellénistique (Strasbourg, 1983), puis la création dans l’Orient ancien (Lille, 1985). Il faut attendre plus de vingt ans pour qu’un corpus vétérotestamentaire soit traité en tant que tel avec Le Pentateuque (Angers, 1991). Les premiers congrès, en 1967, 1969, 1970 et 1971, avaient quant à eux une orientation plus pastorale que les suivants.

Première ligne de force : la recherche. Elle porte sur un livre biblique (Le Cantique des cantiques, l’Évangile de Jean, 1 Pierre, 1 Corinthiens, les Actes des Apôtres), un corpus (le Pentateuque, les Prophètes, les deutérocanoniques), un genre littéraire (miracles, paraboles), une figure (David, Paul), des problématiques contemporaines religieuses ou non (le langage de la foi, la pratique chrétienne, les migrations, la violence). Après un état de la question, les conférences historiques, littéraires, théologiques ouvrent la discussion, prolongée par des ateliers. Un même thème ou un même livre peut traverser plusieurs congrès. Ainsi, 1 Corinthiens est étudiée lors du congrès sur le corps du Christ (Tarbes, 1981), puis reprise bien plus tard dans deux conférences d’un parcours sur la christologie de Paul (Angers, 2016). De même, le congrès sur l’Évangile de Jean (Toulouse, 1989) est prolongé et élargi par Lire l’Évangile et les épîtres de Jean au XXIe siècle (Lyon, 2026).

Les CE connaissent une évolution comparable. Les psaumes, par exemple, sont présentés en 1975 (n°13), en 1995 (n°92) et en 2021 (n°197). Autre cas : en 1976, Jacques Briend expose dans le CE n°15 la théorie documentaire de la formation du Pentateuque, alors largement admise. Remise en cause dans les années 1980, notamment lors du congrès d’Angers en 1991, elle laisse place à de nouveaux acquis, présentés ensuite par Norbert Lohfink puis Olivier Artus en 1996 (CE n°97), 1999 (n°106) et 2011 (n°156), avant d’être repris librement par Jean-Louis Ska en 2023 (n°204 sur Moïse).

Deuxième ligne : l’attention au milieu historique. Elle traverse la plupart des conférences et devient parfois le thème central d’un congrès, comme La Création dans l’Orient ancien (Lille, 1985), Études sur le judaïsme hellénistique (Strasbourg, 1983) ou le Judaïsme à l’aube de l’ère chrétienne (Lyon, 1999). Le congrès d’Issy-les-Moulineaux en 2005 a, pour sa part, exploré les relations entre Bible et histoire : l’histoire racontée, ses modes de narration, sa transmission et son interprétation.

En complément, le SBEV lance dès 1980 les Suppléments aux CE, à raison de deux par an. Ils proposent des anthologies de textes importants, parfois dans des traductions inédites, issus du Proche-Orient ancien, de l’Antiquité gréco-romaine et du judaïsme ancien. En 40 ans, il y aura trois dossiers sur les écrits de Qoumrân.

Troisième ligne : les rapports entre Ancien et Nouveau Testament. Certains congrès interrogent le terreau juif des Écritures chrétiennes, notamment le judaïsme hellénistique (Strasbourg, 1983) ou le judaïsme à l’aube du christianisme (Lyon, 1999). Les liens et les tensions entre Bible juive et Bible chrétienne apparaissent aussi dans des congrès transversaux : La Sagesse biblique (Paris, 1995), Les prophètes de la Bible (Lille, 2009), « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » : réalisations et promesse (Lyon, 2014), Exodes et migrations (Paris, 2018) ou Quand la Bible parle avec violence (Metz, 2022).

Quatrième ligne : la théologie. Elle approfondit les précédentes. Le premier congrès a voulu apporter son éclairage sur un point de la foi chrétienne : La Résurrection du Christ et l’exégèse moderne (Angers, 1967). Quatorze ans après, ce sera l’eucharistie à partir de 1 Corinthiens (Tarbes, 1981), en lien avec le 42e Congrès eucharistique qui se déroulait à Lourdes la même année. D’autres questions apparaîtront au fil des congrès sans qu’elles en soient le titre : la notion d’histoire du salut (Issy-les-Moulineaux, 2005), celle de peuple de Dieu (Lyon, 2014), l’eschatologie (Toulouse, 1975 et Lille, 2009), la christologie de Paul (Angers, 2016) et… la Bible elle-même. Dans le congrès intitulé Entre exégètes et théologiens… la Bible (Toulouse, 2011), un double danger été pointé : il peut arriver à la théologie d’instrumentaliser l’exégèse mais, de son côté, il peut arriver à l’exégèse de se couper de ses racines théologiques.

Cinquième ligne : l’évaluation des méthodes. Rappelons que la méthode historico-critique dominait l’exégèse lors de la naissance de l’ACBEB. Son évaluation a été posée dès le deuxième congrès, en pleine vogue du structuralisme : Exégèse et herméneutique (Chantilly, 1969). Avec Paul Ricœur, les participants ont réfléchi au rapport entre méthodes historiques (désormais reconnues) et structurales (alors toutes nouvelles). Celui sur les Paraboles évangéliques (Lyon, 1987) montrera ainsi l’intérêt de confronter poétique, sémiotique, histoire de la rédaction et herméneutique. Dans le congrès sur le Pentateuque (Angers, 1991), qui a signé la fin de l’hypothèse documentaire, la conférence de Jean-Louis Ska sur Exode 1-15 croisait approches rédactionnelle et narrative. Dans Les nouvelles voies de l’exégèse : En lisant le Cantique des cantiques (Toulouse, 2001), une variété des méthodes sera déployée.

À côté des analyses diachroniques, sont apparues des analyses synchroniques : rhétoriques, sémiotique, narrative. Les rhétoriques sémitique ou gréco-romaine restent ancrées dans le milieu historique d’origine. Ce n’est plus le cas avec l’analyse structurale devenue « sémiotique », qui a été portée par le CADIR en 1976 et qui se concentre sur le jeu interne des significations, indépendamment de tout contexte. L’analyse narrative explore, elle, l’écart entre l’histoire racontée et sa mise en récit. À partir des années quatre-vingt dix, un Réseau de recherche en narratologie et Bible (RRENAB) regroupe des institutions académiques francophones et des chercheurs indépendants. Si l’apport de la sémiotique est resté limité dans les congrès, les conférences et les ateliers narratologiques se sont par contre développés à côté des approches historiques.

En parallèle et complément, les CE font découvrir la méthode « structurale » avec le CE n°16 en 1976 – elle deviendra « sémiotique » en 1987 (CE n° 59) puis « figurative » en 2007 (n°139). Dans le n°19, Albert Vanhoye fait ressortir les structures rhétoriques de l’épître aux Hébreux. La rhétorique – sémitique ou gréco-romaine – est néanmoins peu abordée. En ce qui concerne l’analyse narrative, ce n’est qu’en 1999 qu’un CE (n°107) donne quelques clés pour les récits de l’A.T. ; suivront plusieurs CE narratologiques.

Sixième ligne : la portée culturelle. Elle ne fait pas partie explicitement des composants initiaux de l’ACFEB, définis en 1966 comme « scientifique, théologique et pastoral ». En 1977, on ajoute « … et culturel ». Comment comprendre cet ajout ? Est-ce parce que la Bible est comptée parmi les monuments littéraires et qu’elle apparaît elle-même comme une œuvre d’art multiforme ? Un congrès a eu le souci de faire dialoguer Bible, littérature et critique littéraire : Les nouvelles voies de l’exégèse (Toulouse, 2001). Il se situait d’ailleurs dans le sillage de la traduction dite « La Bible des écrivains » pour laquelle plusieurs conférenciers avaient oeuvré.

Une approche particulière, l’« histoire de la réception » ou « histoire des effets du texte », prend en compte la place de la Bible dans la culture. La méthode historique scrute l’amont des textes. L’histoire de la réception, leur aval. Dans les congrès de l’ACFEB, elle est surtout présente dans les ateliers. En 1995, une deuxième série de Suppléments aux Cahiers Évangile en a fait sa ligne éditoriale. Commencé avec « La Pâque et le passage de la mer » (Supplément au n°92), un cycle s’est clos en 2022 avec « La parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare » (Supplément au n°202).

3.3. Avec d’autres associations bibliques

La Charte de 1966 se proposait « d’organiser une liaison et une entraide entre les biblistes de France et ceux de langue française qui résident à l’étranger, notamment en Afrique et en Asie ». Les statuts de 2021 ne mentionnent plus l’Afrique et l’Asie. Des liens – amicaux plus qu’officiels – ont néanmoins été établis par des biblistes des Spiritains et des Missions étrangères de Paris. De timides essais ont été tentés entre le SBEV et l’APECA (Association panafricaine des exégètes catholiques). Le congolais Paulin Poucouta, à la fois membre de l’APECA et de l’ACFEB, reste un cas isolé.

L’ACFEB a des liens plus forts avec l’ACEBAC (Association catholique d’études bibliques au Canada). Désormais, les deux associations s’invitent lors de leurs congrès respectifs. Dans celui sur la violence (Metz, 2022), le canadien Sébastien Doane a fait une conférence (et Paulin Poucouta, une autre). Les relations sont moins fortes avec les associations bibliques italienne et espagnole.

3.4. La BOSEB

Dès 1966, les membres de l’ACFEB souhaitent disposer d’une bibliothèque plus spécialisée que celles des diocèses ou des séminaires et d’esprit œcuménique. Henri Cazelles, professeur à l’ICP, président de l’ACFEB et membre d’une équipe de la TOB, met alors sa propre bibliothèque à disposition. L’ICP fournit le local et le personnel bibliothécaire, tandis que les « Équipes de recherche biblique » de la FPF assurent la surveillance. Ouverte fin 1967, la BOSEB est intégrée en 1995 à la Bibliothèque Jean de Vernon, au sein de l’ICP. Les membres de l’ACFEB et les étudiants de l’Institut Protestant de Théologie y sont dispensés de cotisation. Jusqu’en 2001, la BOSEB dépend juridiquement de l’ACFEB ; confrontée à des difficultés de gestion, elle devient alors une association autonome.

La BOSEB possède aujourd’hui environ 48 000 ouvrages et plus de 640 périodiques, dont 162 abonnements en cours, ce qui en fait la première bibliothèque biblique de France. Ses acquisitions sont financées à hauteur de 8 % par l’ACFEB, 6 % par la FPF et 82 % par l’ICP. L’association est désormais appelée à se dissoudre pour rejoindre l’Institut des Sciences Bibliques (ISB) de l’ICP, aux côtés du Département des Études Bibliques, de l’École des Langues et de la Civilisation de l’Orient Ancien (ELCOA) et du musée Bible et Terre Sainte. Son Conseil d’administration sera remplacé par un Conseil scientifique incluant l’ACFEB et la FPF en tant que membres fondateurs.

Conclusion : lire et/ou étudier la Bible

En octobre 2024, le CA de l’ACBEB résumait ainsi la vocation de l’association et, du même coup, celle du SBEV : « qui devons-nous rejoindre ? Les biblistes ou un public beaucoup plus large ? Faut-il choisir ? Une synchronisation est nécessaire avec le SBEV qui soutient ceux qui font lire la Bible : animation, apostolat, pastorales bibliques. L’ACFEB a pour objectif de faire étudier la Bible. Les deux confluent. » Pas l’un sans l’autre.

Les fondateurs de l’ACFEB