Les lettres à Timothée et à Tite (2024)

de Michel Gourgues

Collection Mon ABC de la Bible

Aux éditions le CERF

Telles que nous les trouvons dans nos Bibles, les treize
lettres attribuées à Paul ont été rangées par ordre de longueur décroissante. d’abord neuf lettres adressées à des communautés, depuis celle aux Romains (seize chapitres) jusqu’à la deuxième aux Thessaloniciens (trois). Viennent ensuite quatre
lettres destinées à des personnes individuelles, la première
à Timothée (six chapitres), suivíe de la deuxième à Timothée
(quatre), de la lettre à Tite (trois), et finalement du petit billet à
Philémon qui, lui, ne compte que des versets.
Sans le savoir peut-être, sans nous en douter, en étudiant les trois dernières lettres (1- Tm, 2Tm, Tt), nous venons de débarquer sur un chantier en pleine reconfiguration.

Un réalignement en cours

Ces trois lettres, estime-t-on généralernent, doivent être les
plus tardives intégrées à la correspondance paulinienne. Parce
qu’elles présentent entre elles beaucoup d’affinités, l’approche
dominante a été, pendant longtemps, une approche cumulative,
consistant à les aborder comme un tout. Comme si les trois n’en
faisaient qu’une. Comme si elles formaient un ensemble unifié du
point de vue littéraire et théologique. Comme si les données de chacune étaient à porter au compte des trois et, en s’addition-
nant, devenaient autant de caractéristiques d’un corpus couramment désigné comme « les lettres » ou «  les épîtres pastorales ».

Les illustrations en ce sens ne manquent pas. Parfois dus à
des exégètes de haut vol, c’est à la dizaine qu’on peut aligner les titres d’ouvrages et d’études, du genre  « Les veuves dans les épîtres pastorales » , alors que, des veuves, il n’est question
qu’en un dernier-chapitre de 1 Tm (5, 3-16) et jamais dans les deux
autre ou encore « Les ministères dans les lettres pastorales », alors qu’en référence à la trilogie caractéristique, épiscope-
presbytres-díacres, il est bien question des trois en 1 Tm, des deux premiers seulement en Tt et d’aucun d’eux en 2 Tm.

Un autre exemple encore ? Les lettres affichent une attitude polémique à l’égard d’un enseignement «malsain » dommageable pour les communautés croyantes. Si l’on considère isolément les indications de chacune des lettres à ce sujet, il est
bien difficile de se faire une idée quelque peu précise de ce
qui semble tellement les préoccuper. Aussi bien, des auteurs se mettent-ils en frais de reconstituer le visage de l’  « hérésie » et des «hérétiques )) en mettant bout à bout l’ensemble des données présentes dans les trois lettres, comme si elles se
rapportaient toutes à un seul et même dérapage à l’intérieur
d’une seule et même communauté. De proportion modeste si
l’on s’en tient au contenu de chacune des lettres, l'< hérésie >
acquiert ainsi, par accumulation, plus de consistance. Même sí, d’un écrit à l’autre, les choses s’avèrent parfois difficiles à
concilier.

Depuis la fin des années 1980, la recherche sur les « pastorales » fait place à une réaction à l’encontre de cette lecture agglomérante. Elle souligne l’importance du principe méthodologique, valable pour l’ensemble du Nouveau Testament,

selon lequel chaque écrit doit être abordé pour lui-même,
sans en additionner ou mélanger les données avec celles des
autres. ll ne s’agit pas, en l’occurrence, de nier les affinités
évidentes entre les trois lettres. Mais ne faut-il pas également
tenir compte des différences tout aussi indéniables dont elles
témoignent, en particulier la deuxième à Timothée par rapport
aux deux autres ? C’est cette approche individuelle, d’abord
attentive au témoignage de chacune, que nous adopterons
dans notre exploration des trois écrits.

Paul ? Après Paul ? Paul et après Paul ?

Les introductions à ces lettres ont l’habitude de faire large
place à la question, un peu obsessionnelle, de l’authenticité
paulinienne. Les  « pastorales » sont-elles à attribuer à l’apôtre
au même titre que, par exemple, les lettres aux Romains, aux
Galates ou encore les deux aux Corinthiens ? Parce que, par
rapport à celles-ci, 1_ Tm, 2 Tm et Tt présentent des différences
et des particularités diverses, la réponse la plus courante est plutôt négative, prenant parfois l’allure d’un d priori indiscu-
table. Pour éviter ce piège, nous n’aborderons cette question qu’en fin de parcours, après avoir exploré le contenu de ces
lettres et repéré les caractéristiques majeures.